Motus et bouche cousue

Mots jetés à tout vent, mots libres, tout simplement.

13 mai 2006

Saupoudrage

De l'Afrique noire où un utérus a ouvert la première porte que j'ai franchie, j'ai voulu la couleur de l'ébène. Dans un coeur fier qui se sculpte et ne craint pas les coups de hache. De ce continent qui bat au son des peaux tendues, j'ai aimé le pas qui soulève la poussière des chemins. Et emporté le goût de sentir la terre rouler sous mes pieds nus.
De cette île où j'ai vécu, j'ai gardé la couleur soleil. Dans mon sourire. De son lagon en écrin, j'ai le souvenir primal de l'eau qui porte le corps le plus lourd. Et les hanches qui basculent au rythme des tambours. Le parfum des épices est resté sur ma langue, et danse avec le goût des fruits que l'on croque avec la peau.
De la France où un port m'a accueillie, j'ai pris le goût d'aimer les différences. Et d'ouvrir les yeux pour ne pas oublier. Que les peaux noires ou roses abritent un coeur qui bat comme un tambour. Que les continents oscillent doucement entre les océans et les mers, tentant de réunir le puzzle qui a éclaté un jour.
De ce monde qui m'a accueillie, j'ai entendu les saupoudrages vibrants de la vie qui bat. Au son des tam-tam, au son des fusils, au son des ventres qui crient famine. Cette vie si semblable, en chromosomes. Cette vie qui n'est parfois que dans la douleur de survivre. Un court instant.
De ce monde je garde en moi la notion d'humanité partagée.

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11 février 2006

Les humains. Et moi...

Hier, je vous donnais rendez-vous. Pour répondre à cette question que certains ont du se poser. Pourquoi ? Pourquoi avoir toujours refusé de voyager, même un peu ? Même, pas trop loin ? Je vous devais une explication, cela peut légitimement paraître si stupide de s'enfermer ainsi....
Allez, venez avec moi dans mon paquebot. Vos yeux d'enfants heureux grands ouverts. Passer des jours à regarder les dauphins joueurs, les oiseaux criards, les poissons volants, les couchers de soleil embrasant l'horizon. Lécher les croûtes fines de sel qui se déposaient sur les rambardes, tordre sa tête pour se sentir si petit en bas des cheminées rouges immenses. Respirer l'odeur magique de graisse bouillante des salles de machine. Croiser un volcan en éruption, jetant sa lave dans la mer fumante. Puis faire escale. Après avoir regardé des heures entières les côtes se rapprocher. Avoir retrouvé les oiseaux qui avaient abandonné notre sillage quand nous étions trop loin de toute terre. L'effervescence autour du quai, les bateaux mouches pour guider lors de l'accostage, les cordes qui se jetaient, et l'ancre dont la chaîne se déroulait enfin. Il y avait l'accueil, les danseurs et danseuses en costume national, les chants, les enfants aussi ébahis que moi. Allez, venez, prenez la passerelle. Sentez les odeurs, écoutez les langues inconnues, marchez, humez, c'est magique.
Puis il y eu ce pays là.
Où des embarcations minuscules vinrent à notre rencontre. Avec des enfants. Plein d'enfants de mon âge, qui riaient de toutes leurs dents blanches. Et moi, qui leur faisaient des grands signes. Puis les dollars glissés dans ma main. "Lance, lance les pièces". Voir ces enfants plonger pour les rattraper. Et remonter, le poing tendu, grimpant dans les barques, glissant les pièces gagnées dans un petit sac de toile. Pour replonger à la poursuite des pièces qui étaient lancées.
Plonger. Encore et encore.
Et moi, je comptais. Dans ma tête. Les secondes, les minutes. Comme je le faisais dans mon lagon.
"Non, il restent trop longtemps, il ne faut pas, c'est dangereux. On a pas le droit, nous, de rester si longtemps dans l'eau. Ce n'est pas bon pour le cerveau. Papa, tu nous l'as toujours dit ! Il faut qu'ils remontent à la surface. Sinon ils mourront jeunes".
"Tais toi, lance tes pièces. C'est la seule façon qu'ils aient de vivre, ici. Ils gagnent leur vie".
Et j'ai entendu un craquement dans ma tête.
J'ai su que ma vie n'avait pas le même prix que la leur.
J'ai compris l'horreur de notre planète. Avec ses richesses opulentes, et sa misère. Avec ses touristes aux mains pleines de dollars. Touristes qui marchandaient, au sol, les souvenirs de leur périple luxueux -parce que c'est la coutume ici ? mais allez donc alors dormir également dans leurs bidonvilles ! -. Je ne savais pas le dire en mots, mais ma tête était pleine de honte. J'ai vu les vêtements en guenilles et des vieillards qui étaient si jeunes.
J'ai vu les maisons de bois s'écrouler dans un tremblement de terre violent. J'ai connu la terreur innommable de la terre qui gronde et s'ouvre en zébrures effrayantes. Mes hurlements de peur, alors qu'eux,  perdaient leur maison. Et eux, qui m'avaient plaquée au sol, pour me protéger ! moi ! au lieu de protéger leurs biens. Ma vie avait plus de prix que le peu de choses qu'ils possédaient. Là-bas.
Ici, voyez-vous, je n'ai plus jamais vu ce don absolu. Je vois les gens chassés de leur toit parce qu'ils n'ont pas de quoi le payer. Chassés dans la rue. Leurs enfants enlevés à leurs parents et placés. Je vois que le monde n'est pas juste, devant ma fenêtre.
Je n'ose plus aller ailleurs. Pour regarder les lieux, photographier les autochtones aux coutumes "si originales". Me repaître de "la beauté de leurs pays", en touriste opulent. Et croire que je connais leur pays. Je me suis arrêtée là, un jour d'enfance.
J'ai eu la haine de ce que j'avais en trop. Et eux en moins. Honte de mon impuissance à être née dans un coin meilleur que le leur. Mépris de ces nourritures si abondantes qui m'étaient servies. Amertume devant les bonds des dauphins nourris de nos restes, et qui se moquaient de nous, nantis aux ventres ronds. Pourquoi l'ai je vécu ainsi ? Je ne sais pas.
C'est ainsi.
Ni mon frère, ni ma soeur n'ont ressenti cela. Ils ont à leur tour voyagé, devenus adultes. Et moi, jamais.
J'ai 40 ans de honte dans les yeux et dans les souvenirs.

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10 février 2006

Le monde. Et moi...

Mon second voyage s'approche, à l'aube de mes 50 ans. Le second ? Seulement le second ? Oui, le premier, c'était il y a 5 ans, dans l'île d'Ios, pour un spectacle de danse. Je faisais partie de la troupe.
Je vais en Italie, bientôt. Volontairement. Parce que ce rêve aurait fini par m'empêcher de dormir. Allez donc savoir pourquoi ! Je le découvrirai quand mes yeux respireront le parfum des pierres.
Oh, j'aimerais me promener dans Prague et flâner à Moscou. Parcourir l'Irlande et la Sicile. Retourner dans ce pays où je suis née, le Congo. Mais je n'ai plus voyagé depuis que je suis arrivée en métropole, il ya 40 ans. Je l'ai refusé. En chair racornie de mes souvenirs du monde. Parce que j'en ai fait le tour, de notre planète. Quand même un peu en ligne droite, si restrictive, mais tour quand même.
En paquebot.
J'avais presque 10 ans. 
J'avais un steward, aux gants et veste blancs, au sourire amusé, aux tours de magie qui ne seraient dévoilés qu'à l'arrivée. Des semaines à vivre dans un  paquebot, avec ses coursives où l'on se perd, ses ponts, sa piscine, ses transats. Sa salle de cinéma. Ses salles de restaurant, si climatisées qu'il fallait s'habiller pour aller y manger. Puis choisir entre les multiples entrées, plats et desserts, tous dignes des meilleurs restaurants.  Même le petit déjeuner, si copieux que ma mère refusait de nous y accompagner, incommodée des odeurs autres que son thé anglais ! Quelques tranches de bacon, une saucisse et des tomates poêlées ? Ou alors des salades de fruits et quelques yaourts accompagnées de toasts ?
J'avais 10 ans. La salle des enfants regorgeait de milliers de jeux, de films de Laurel et Hardy, ou Charlie Chaplin. Il y eut un jour un vrai spectacle ; le cyclone. Et mon steward qui m'avait accompagnée, aggripée dans ses bras, regarder l'océan Pacifique démonté, avec les lourdes portes qui menaient aux ponts condamnées. La vaisselle qui partout se brisait, malgré les tables aimantées. Mes parents, eux-même si solides habituellement, étaient de cette drôle de couleur due au mal de mer. Le paquebot tanguait si fort ! Nous avons du en changer lors d'une escale... le cyclone avait été trop proche de la coque. Et j'étais la fillette insouciante qui riait avec son steward. Pour le passage de l'équateur, je jouai le rôle de Mistinguett, avec ses girls. Et mon frère campa Maurice Chevalier de façon extraordinaire.
Voilà. J'avais 10 ans et je vivais un conte de fée pour rejoindre le paradis enfantin, la métropole rêvée.
Demain, demain je vous dirai pourquoi, depuis 40 ans, je reste les deux pieds fichés ici. Pourquoi je ferme les yeux après avoir vu des photos, rêvant le monde, mais ne pouvant en franchir l'espace.
Une frontière, France-Italie. Bientôt je la franchirai.

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13 juillet 2005

Noyade

J’avais, je crois, quatre ans quand je me suis noyée. J’étais alors avec le parrain (un « grand » de 16 ans) de mon frère (6ans). A la plage où nous étions allés, il y avait un ponton, et les grands avaient le droit de s’y promener jusqu’au bout pour pouvoir plonger. Le lagon était bien peu profond et le ponton indispensable pour ne pas risquer de se fracasser la tête sur les coraux. Quand on vit au bord de l’eau, on connaît les règles. Je n’avais pas encore le droit de plonger, même si je savais nager. Je restai sagement au bord, les regardai courir, plonger, revenir. Et puis, allez savoir pourquoi, je suis partie les rejoindre. Pas en marchant sur le ponton, puisque je n’avais pas le droit, bien sûr. J‘ai marché dans l’eau, très sereinement. Je n’ai aucun souvenir de douleur, de peur, de quoi que ce soit, j’étais bien. Mon dernier souvenir était assez merveilleux ; je les voyais sur le ponton, au travers de l’eau qui me recouvrait. Ils me virent aussi. Là, par contre, je ne me souviens plus. Je me suis réveillée sur la plage, vomissant, toussant, éructant et pleurant, écarquillant les yeux devant les « grands » qui m’appuyaient sauvagement sur le ventre. Personne ne dit rien aux parents, bien sûr, c’eût été la fin des baignades sans eux… Si vous saviez le souvenir de paix et de bonheur que je garde en moi, dans cette eau qui m’enveloppait, c’est indicible. Quand j’ai vu « Le grand bleu », je n’ai pas eu peur pour lui, qui suivit les dauphins ; je vous assure, il était heureux.

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08 juillet 2005

Caramel impossible

Mon frère a deux ans de plus que moi. Et c’est un garçon (c’est très important, ça, moi, je n’étais qu’une fille). Quand nous étions enfants, dans cette île là-bas, nous vivions dehors. Grimpions aux arbres, cueillions en cachette les fruits pas encore mûrs et défendus… Mon frère avait une phrase terrible qui me faisait faire tout et n’importe quoi. Il disait « T’es qu’une fille, t’es pas cap ! ». Bien évidemment je lui prouvais de mon mieux que j’étais « cap ». Mes jambes sont striées de cicatrices, ma tête a récolté quelques points, j’étais « cap ».
Cap de saisir la machette de mon père, pour avancer là-bas, juste derrière notre maison ; Tahiti est un volcan, et les cratères y sont nombreux. C’est dans la végétation touffue, parmi des bestioles qui me feraient certainement défaillir aujourd’hui, que nous allions ramasser les œufs des poules sauvages ; nous récoltions quelques pièces, en fonction de leur état de fraîcheur bien-sûr…j’ai tant vu d’œufs avec des embryons dedans que je suis bien incapable de les manger maintenant !
Un jour, mon frère décida que, puisque Ina (ma nounou), faisait si bien ces délicieux coquillages emplis de caramel, il n’y avait pas de raison pour ne pas les faire nous-même, en cachette. Faire un feu, c’était facile, nous avions le sucre, notre foyer rougeoyant, les pierres posées et prêtes à recevoir la casserole. Celle de ma dînette. Nous avons fait fondre tous les récipients en plastique, persévérant dans notre recherche de celle qui résisterait… Ina a beaucoup ri, a pleuré quand nous reçûmes une fessée mémorable, nous fît en cachette nos douceurs caramélisées. Depuis, je suis devenue experte en caramel, et en prépare toujours deux bocaux d’avance, pour les flancs, les gâteaux que l’on nappe une fois démoulés, le plaisir de plonger le doigt dedans et de tenter de s’en enrober le plus possible avant de l’engloutir en bouche…

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26 juin 2005

Racines

Oui, je sais, ce sont nos racines qui nous donnent notre force. Ce sont par elles que la sève va puiser cette précieuse nourriture. Je lis vos écrits si tendres et émouvants de vos grands-parents...
Oui, mais moi, je ne connais pas vraiment mes racines. Est-ce pour cette raison que je suis quelque peu de guingois ? C'est possible !
J'ai longtemps cru, vivant dans une île, que ma famille étaient "tout le monde". J'avais ma nounou à moi, Ina, comme je l'avais surnommée (Rosina était moins gouleyant à ma bouche enfantine).
Ina m'emmenait partout. Chez les vieux chinois aux marmites fumantes, chez ses amies qui riaient fort et dansaient en ondulant, chez la sorcière aussi.
Si vous saviez comme elle me faisait peur, la sorcière en bas de chez moi... Pourtant elle m'apprit à jeter le grain aux poules (j'ai toujours aussi peur de ces bestioles stupides), en chantant "petitpetitpetit". Et ses onguents aux parfums étranges firent dégonfler ma main bleuie et écrasée. La douleur disparut aussi. Mes parents savaient que l'on est pas sorcière pour rien dans cette île là. Quand l'accident arriva ce n'est pas l'hôpital qui me vit en premier, mais bien elle... Pragmatiques européens, certes... mais pas fous quand même !
Mais mes parents n'aimaient pas que Ina m'amène partout. Alors Ina m'apprit à mentir, non, à me protéger. Elle disait "Chut, tu dis pas à papa et maman que tu t'ai baignée, sinon ils vont se fâcher. Je sais pas pourquoi ils veulent pas, mais tu aimes tant te baigner, alors tu leur dis pas, mon coeur". Et je me taisais. Je partageais avec elle le secret des longues siestes accrochée dans un tissu sur son coeur. Chutt.... Je mangeais les coquillages remplis de caramel parfumé. Je dévorais les germes des noix de coco, les caramboles acides. Chuttt.... Je salais les mangues vertes. Là bas, je descendais de la maison et demandait un peu de sel "pour maman". Et on me donnait du sel en riant. Chutt...Je crois qu'ils étaient trop sévères pour les joyeux habitants de cette île là, mes parents ! J'ai eu une enfance merveilleuse. Grâce à eux.
Je n'ai compris tout cela que quand nous rentrâmes en Métropole. Plus de Ina que j'avais quittée en riant (je ne me le pardonnerai jamais) lui lançant des fleurs de Tiaré du haut du paquebot.
Mes racines ? Sont-elles là-bas ou dans le sourire de ces gens qui me donnèrent tant d'amour que ma vie entière est une quête de ce bonheur partagé.
J'ai pourtant refusé d'aller y vivre quand Ina m'y proposa un poste d'institutrice (non, je ne travaille pas pour l'éducation nationale!).
Je veux garder intacts en moi ces souvenirs là. Ne rien perdre de leur parfum de paradis de mon enfance.

Posté par Mouette rieuse à 21:37 - îlot enfantin (7) - Commentaires [21] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

15 juin 2005

Chocs en série

Quand j'arrivai en Métropole, j'avais dix ans. Le premier -très bref- émerveillement d'être enfin "ici" et plus dans mon île me fit comprendre que, pour ceux d'"ici", c'est là-bas que l'émerveillement avait lieu... Mais bon, j'étais enfin arrivée en Métropole!
Choc ; il fait froid. Et pourtant c'était un mois d'octobre, à Biarritz (cette année là il y neigea même!).
Choc ; la mixité, quelle mixité ? Filles en rose d'un côté, garçons en bleu de l'autre. J'ai haï cette séparation là.
Choc ; "mademoiselle vous êtes priée d'écrire à la plume, pas au stylo bille." Mais moi, j'avais appris comme ça, monsieur...
Choc ; ici, on écrit en lié. Horreur. Je ne connaissais que le script...Depuis j'ai gardé une écriture qu'un enfant de CP peut lire...juste quelques arrondis, mais des lettres bien tracées (devinez qui s'y colle en réunion pour écrire sur les tableaux ? )
Choc ; il n'y a pas de barrière de corail et de lagon aux eaux transparentes. L'Océan infini et bouillonnant me fit reculer de terreur à sa vue. Pas pour longtemps... l'eau reste eau pour les poissons !
Choc ; "maman, les citrons sont gros ici". "Ce sont des pamplemousses". Là bas, nous mangions un pamplemousse à quatre...
Choc ; "maman, où est la Vache qui rit au jambon ?". "C'est américain, ils n'ont pas ça ici...". J'adorais la vache qui rit au jambon...
Choc ; ce fruit merveilleux, délicieux...les pommes...34 ans après j'en croque toujours au moins deux par jour!
Choc ;" il fait froid, je veux un pantalon". "Les filles sont obligées de se mettre en jupe pour aller au lycée" (mai 68 ce fut un an après, merci, merci!)
Choc ; c'est le cinéma à la maison ? "Non, c'est une télévision, ça n'existait pas là-bas".
Depuis j'ai appris à tout aimer de ce pays, même le froid, parce qu'il y a le printemps.
J'avais un regard d'enfant, pardonnez-le...

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02 juin 2005

Mea culpa

Parce que là, je viens de lire un Post de Syl qui m'a fait mal ; il parlait de propos racistes. Et que "ça", j'ai touché du doigt. Quand j'étais enfant. On peut grandir et garder jusqu'à la fin cette honte d'avoir dit, même si j'étais enfant.
Je vivais alors dans une île tropicale, peau bronzée du soleil qui ne connaît pas d'hiver, accent chantant, comme eux, mes îliens dont je faisais partie. Et parfois des "blancs" arrivaient, de Métropole (pour nous c'était le paradis, la métropole, alors on était un peu jaloux toujours). Des enfants de notre âge, qui venaient traîner leurs guêtres d'écolier avec nous. Et savez-vous comment nous les appelions, les interpelions joyeusement ? "Bananes pelées". Et ça nous faisait rire. Surtout qu'ils avaient du mal au début, avec le soleil, le rythme scolaire (7h du matin et sieste l'après-midi aux heures chaudes).
Puis j'arrivais moi aussi dans ce paradis attendu, la Métropole. En plein hiver. Avec ma peau toute bronzée et mon accent chantant. Et les autres, les enfants de mon âge, auprès desquels j'allais traîner mes guêtres d'écolière, saviez-vous comment ils m'appelèrent ? Non, pas banane mûre, qui aurait pu être adéquate pourtant, non, les mots normaux pour ceux de Métropole . "La sauvage" ou "T'as pas peur loin de ta forêt ? ". Et là, j'ai eu honte. Car eux, c'était moi. Avec la même atrocité enfantine, mais impardonnable.
Depuis ce jour où je pris conscience d'être humaine et non "de quelque part", je n'ai plus jamais toléré que quiconque tienne des propos de "ça" devant moi. Quelque soit le lieu, quelque soit la personne, en relation professionelle également. Je dis, me lève et pars. Mais parfois le "ça" s'est alors envolé, même si ce n'était que pour un moment, et j'en étais heureuse. Peut-être le prix de ma honte enfantine.

Posté par Mouette rieuse à 18:39 - îlot enfantin (7) - Commentaires [14] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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