Le réveil sous la lumière crue me plongea dans la terreur. J’étais là, écartelée, sous cette violence blanche.
Je m’étais endormie dans la douceur du soir. Même si les étoiles n’étaient pas là pour me tenir la main. C’était l’hiver et le ciel était couvert.
Je n’avais pas compris que je me réveillais, c’était cette terreur qui m’avait écarquillé les yeux. Il y eut ce hurlement de sirène. Et les pas vifs qui résonnaient. Et le sang que je devinais par l'écarlate. Des tuyaux que j’avais arrachés. Tous les tuyaux. Les sondes; gastriques, urinaires. Les cathéters. Comme une démente, certainement, je m’étais dépouillée en quelques secondes, arrachant, déchirant. Mais je ne sentais rien. J’étais incolore et inodore. Nue, dans la salle vitrée, sous la lumière crue. Dans la terreur encore. Avec mon hurlement.
Ce « non » qui me poursuit encore aujourd’hui, trente ans après.
Puis je me suis tue..
Je me suis éveillée dans un lit avec de vrais draps. Avec une petite perfusion que je n’ai pu que regarder, parce que j’étais soigneusement attachée de bracelets de cuir.
Les bracelets de cuir, c’est étrange. Ça me maintenait. Même les chevilles.
Les bijoux me pèsent.
Je me suis réveillée. J’ai compris à ce moment là. Que je n’avais bien sûr pas réussi. A mourir. Et que j’étais là pour qu’ils m’aident à me guérir de ma douleur de vivre.
Ils m’ont expliqué. Que le dortoir là, c’était une salle dans un hôpital psychiatrique.
Voilà.
J’étais entrée dans mon enfermement.
Mais je ne le savais pas encore. J’émergeais de mon coma, je ne comprenais pas tout. Pas encore.
Il y eut la première visite. Combien étaient-ils ? Cinq, six, derrière le professeur. Celui qui parlait.
« Bonjour, alors, on s'est décidé à être raisonnable ? On va parler maintenant ? »
Tenez, là, je souris en écrivant ces mots. Elle a eu raison de me dire d’écrire cette histoire. Pour savoir ce que je pense. Parce que, en noir sur blanc, j’ai l’impression de décrire un interrogatoire sous la torture. Sauf que la voix était normale et les coups seulement dans le regard.
Les jours passaient.
Je me taisais.
Et ils revenaient. Pour la visite du jour du lendemain.
« Bonjour, alors, on s'est décidé à être raisonnable ? On va parler maintenant ? »
Et, pour me prouver qu’ils avaient raison de me laisser là, dans mon lit n° je ne sais combien, un jour, j’ai crié. "Avaient-ils des cacahuètes à lancer au singe à qui l’on rendait visite ? "
Le professeur n’a pas été content. Ni de mon agressivité, ni des sourires des externes et des internes en blouse blanche.
Alors il prit le seul livre que j’avais toujours sur moi. « Anthologie de la poésie française » de G. Pompidou. Et il me le confisqua. Parce que « la poésie ce n’était pas indiqué dans mon cas. Cela me donnait des idées noires ».
Il me connaissait bien, le professeur. Tous les jours j’allais au rendez-vous fixé. Et j’attendais que l’heure s'écoule [tic-tac - tic-tac]. Sans un mot. De quoi lui parler, à ce monsieur ? Je n’en savais rien, moi.
Est-ce que ça l’aurait intéressé de savoir que ma vie n’était pas digne de la vie ?
Puis un jour, lasse de ce dortoir aux dizaines de lits bien alignés, préservant notre intimité d’un rideau, un jour, je suis partie. En rampant devant la porte des infirmières. Un jour où certains avaient de la visite.
Mais ils m’ont rattrapée. Deux heures après. Parce que la police savait que j’étais dangereuse pour moi. Et que c’était l’hiver et que j’étais en tee-shirt. Et en pantalon. Et que je n’avais pas d’argent. Je marchais. Tout simplement je marchais. Et l’ambulance est arrivée.

Je ne me souviens plus très bien après. Parce que j’ai dormi. Après la piqûre.
Puis je me suis réveillée.
Je me suis souvent réveillée dans cette histoire.
Je n’étais plus au même endroit. Ils m’ont expliqué. Que j’étais dans le même hôpital, mais en service fermé. Puisque de toute façon je n’avais personne dehors. Que j’allais être majeure bientôt, mais que, pour l’instant ma famille préférait que l’on me soigne. Et que l’on ne pouvait pas me faire confiance.
Je n’ai pas su pour mes parents. Ils me l’ont dit assez tard. Et les années qui ont passé ont du flouter des tas de souvenirs ! Il semble qu’ils m’avaient écrit, mais que leurs lettres n’étaient pas bonnes pour moi. Et qu’ils ne voulaient pas me les donner.
J’étais réveillée.
Et en colère. Mais ils l’avaient bien deviné, c’est leur métier. Alors ils m’ont laissée attachée. Oh, ne vous inquiétez pas, je pouvais bouger, m’asseoir. Mais pas marcher. Ou alors avec une infirmière, qui me regardait faire pipi ou prendre ma douche. Là, devant moi.
Je ris, parce que je viens de comprendre pourquoi il m’a fallu tant d’années pour prendre une douche avec un homme !
Je n’avais plus d’habit, juste la blouse verte, ouverte, et un slip, pour préserver mon intimité. Mais plus de stylo. J’avais le droit au crayon. J’aime beaucoup les crayons à papier. Je collectionne même les rogatons de crayons ! Avec tendresse, allez comprendre !
Mais j’ai vite compris que je ne pouvais pas écrire.
À cause des tremblements. Mes mains ne pouvaient plus tracer, elles tremblaient avec une frénésie qui me donnait l’envie de mourir de ne pouvoir les aider.
Je crois qu’ils avaient compris que j’étais vraiment très dangereuse pour moi. Et qu’il fallait beaucoup m’apaiser. Alors j’avalais les gouttes [plic-plic] et les comprimés. Et j’ouvrais la bouche après. Au début elles passaient le doigt dedans, palpant les joues. Après elles ont arrêté. Il faut dire que je ne bougeais plus beaucoup. Peut-être même que la lumière avait disparu de mon regard.
Ou alors mes yeux avaient gravé dans leur iris les barreaux des petites fenêtres.
J’étais devenue inoffensive, je crois. Je me taisais. Regardais le ciel. Tout petit là-haut. Je connaissais par cœur le bruit des clés dans les serrures.
Depuis mon ... quelque chose se serre en moi quand je passe devant une prison.
Je regardais mes mains qui tremblaient.
Tiens, c’est drôle, je ne fumais plus et ça ne me manquait pas.
J’attendais. Même pas la mort. J’attendais le temps qui passe. Et le temps passait.
Un mois. Deux mois. Trois mois.
J’ai eu 18 ans. Ils me l’ont dit.
 

Puis il y eut Ismaël, l’interne. Qui restait de plus en plus souvent assis à mes côtés. Qui m’apporta une chemise de nuit, dans un joli paquet-cadeau. A petits carreaux Vichy. Qui me dit que j’étais jolie ainsi. Qui me donna le goût de parler un peu mes silences. Avec lui. Je ne sais plus de quoi ils parlaient, mes silences. Mais ils étaient avec lui. Qui regardait mes mains trembler. Je commençais à les cacher quand il venait.
Puis il lut mon dossier.
Bien sûr, que j’étais dangereuse.
L’année précédente j’avais avalé une vilaine bouillie. Parce que déjà, je trouvais que ma vie n’était pas digne de la vie. Alors j’avais avalé la pâte blanche. De 700 comprimés d’aspirine. Ceux qui sont dans le milieu médical doivent rire ! Je connais maintenant la dose létale. J’en étais excessivement loin . Dans le trop. Mais bon, cela ne m’a pas tuée. Juste fait vraiment souffrir durant quelques mois. Et puis, il y a 30 ans, ils n’aimaient pas les jeunes filles qui faisaient cela ! Ils leur faisait payer lors de soins, pour leur apprendre.
J’ai appris.
Que je pouvais vomir la paroi de mon estomac en lambeaux et quelques flots de sang. Que je pouvais avoir une dialyse et être si résistance que les reins se relancent. J’ai appris l’ulcère qui perfore et vrille . Et la peur de manger. Et le tuyau endoscopique avalé sans calmant parce que « je n’avais qu’à pas ». Mais tout ça est maintenant du passé. Je n’ai plus mal. Tout cicatrise. Et cela m’a été utile dans la vie, parce que je suis devenue dure à la douleur.
Mais qu’ils pourront crever, et moi avec, avant de me faire une endoscopie.
Mais bon, dans le dossier, c’était marqué noir sur blanc que j’étais dangereuse. Parce que j’avais fait ça très minutieusement. Tout bien calculé. Sauf la visite surprise. Et ils m’ont trouvée à temps (c’est ce qu’ils ont dit. Le temps me poursuit depuis.). Avec de la mousse rose autour de la bouche. Parce que je n’avais même pas eu besoin de tuyau pour vomir.
Et j’entendais vous savez. Dans le coma. Les affairés, les blouses empressées. Je riais dans ma tête aux yeux clos. Je leur répondais silencieusement vautrée dans une léthargie que j’aimais ; « mais je sais tout ça, je sais ! Pourquoi croyez vous que j’ai choisi cette pâte là ? Vous n’y arriverez pas, c’est trop tard» Ce ne fut pas trop tard. Je me souviens de mon transfert dans l’ambulance, dans un autre hôpital. Et de moi, qui leur disais « mais vous êtes du mauvais côté de la route, et arrêtez cette sirène, les gens dorment »
Bon tout ça était du passé, dans un dossier. Qui détenait la clé de cette prison où je regardais mes mains trembler. Et où j’ai appris à ne pas pleurer. Durant 15 ans (la durée, non de mon enfermement, juste de mon oubli des larmes).
Après j’ai guéri aussi de ça.
Ismaël a été celui qui a ouvert les portes de cette drôle d’endroit où j’aurais pu rester longtemps, si longtemps que j’en aurais oublié jusqu’à mon prénom.
Ismaël est tombé amoureux de moi. De "moi-femme" ou de "moi-malade", je ne sais pas, en réalité.
Il a contesté les doses prescrites, l’enferment, l’absence de soins. Il a remué, a couru le risque d’avoir un très mauvais rapport de stage. A menacé de faire rédiger un article sur moi par une amie à lui, journaliste à la Dépêche du Midi. C’est le journal du coin… je suis passée à côté de la célébrité !
Il lui ont fait signer une décharge. J’étais prise en charge. Par un homme.
Je me demande si je ne suis pas toujours à la recherche de celui qui me sauvera de cet enfermement plus important que la camisole la plus solide. L’attente de l’autre. Qui me délivrera de moi.
J’ai vécu deux ans avec Ismaël.
Les débuts furent terrifiants. J’étais en manque, voyez-vous, comme la pire des droguées. Il me donnait des comprimés, me tenait par la vie. Parfois, quand c’était trop dur, j’avais le droit à une petite piqûre. Je l’aimais, cet homme là, qui me soignait. Qui me parlait, qui m’aimait, malgré ce que j’étais. Qui me tenait par la main pour traverser les rues. Parce que j’oubliais de regarder. Qui m’écoutait répéter à voix basse, en tantra qui m’empêchait de sombrer ; « La Garonne coule dans Toulouse ». Quand je perdais pied.
Ces mots là devenaient alors la seule chose vraie.
Plus tangible qu'une réalité que mon esprit aurait pu déformer.
Ces mots étaient une vérité. A laquelle je me raccrochais.


Maintenant je n’ai plus besoin de tantra.
Je sais les vérités et les réalités.
Je n’ai plus jamais avalé un comprimé qui ait une action neurologique.
Et je ne supporte pas l’aspirine. (mais non, Estomac, je ne t’en veux pas, tu sais).
Mais je continue à crier ce « non » , que je n'entends pas, au moment où je sombre dans le sommeil.
Ce « non » que j’ai hurlé quand ils m’ont réveillée.
Pardon à vous, les hommes de mes nuits, de ce « non » qui vous glace si souvent.
Parfois, quand je suis si bien au creux de vos bras et rassurée de votre amour pour moi, je ne crie plus.
Et vous en êtes heureux.


En souvenir d'un enfermement.