31 mars 2006
Tas
J'ai le droit. D'avoir les yeux bouffis et les lèvres gonflés de
bulles de salive. J'ai le droit de laisser l'eau tracer des sillons
verticaux sur mes joues. Et le crayon noir se dissoudre en flaques sales sur les pommettes.
J'ai le droit de renifler, de ne pas me moucher, de râcler ma gorge.
D'avoir la voix éraillée et les sanglots même plus étouffés.
Je
veux te crier ma rage, ma hargne, mon aigre et mon fiel. Je veux te
hurler sans que tu ne l'entendes jamais. Cela te ferait trop plaisir de
te savoir si important ! Je veux déverser les mots en purin, les
phrases en lisier sur tes yeux couleur invisible.
J'ai
le
droit. De vomir ma bile et mon chocolat. Non, pas mon chocolat. Juste
mes brocolis. J'ai tous les droits sur moi. Tiens, regarde, mon
cendrier déborde et j'ai les poumons noirs de suie. Écoute ! je veux de
la Callas à m'en crever les tympans.
Du requiem à fendiller les murs. Je veux ne pas manger, et juste boire
vingt cafés. Puis m'écrouler en pyjama sur mon tapis rayé, et
sangloter. Pour rien, parce que je me sens "tas". Tu ne sais pas, bien
sûr, ce qu'est être "tas". Moi, je sais, et cela me suffit.
Allez, va-t'en, va. Tu vas salir tes principes en mots retournés. Ta sobriété si bien construite en principes de vie.
Je veux que cela tremble et vacille.
Et retourner mon coeur à l'envers.
Et écrire des mots laids, pendant que tu muscles tes mollets. Et rire bêtement des mots bêtes qui sont à moi. Rien qu'à moi.
J'ai tous les droits, ici. Tous. Sur moi.
30 mars 2006
Les plus belles ailes, pour elle
Papillon bleu, j'ai un service à te demander. Non, pas pour moi
personnellement, tu sais bien que nulle ombre ne plane sur nous. Quant
à ta ptite, elle resplendit de devenir maman, tu le vois bien !
Non, ce service là, seule toi peux le réaliser.
Vois-tu, là-bas,
de l'autre côté de l'Océan, dans ce pays où les gens parlent
français avec un accent qui nous enchante, là-bas, où la neige recouvre
encore tout, quelqu'un a besoin de toi. Elle me l'a dit.
"S'il-te-plaît,
Mouette, pourrais tu t'assurer que si maman s'envole, elle ait au moins les plus belles ailes ? "
Oui, c'est du chagrin d'écrire cela. Du qui laisse le coeur en vrac. Alors moi, qui suis si loin, je pense aux ailes pour elle.
Des ailes qui seraient juste comme il faut. Assez fortes pour déchirer
le cocon de la vie, quand l'heure est venue, et se déployer dans un
bruissement léger. Comme ce soupir si doux qui a accompagné ta dernière
seconde, avant que tu ne t'envoles en papillon bleu. Dis, tu veux bien
aller là-bas ? Tu te poses près d'elle, et, doucement, à son oreille, tu lui dis comment ne pas avoir peur de ce beau voyage.
Tu sais, V. Hugo a écrit quelques chose de très beau. Je pensais à toi en le lisant.
"L'ombre était nuptiale, auguste et solennelle ;
Les anges volaient sans doute obscurément,
Car on voyait passer dans la nuit, par moment,
Quelque chose de bleu qui paraissait une aile."
Maintenant, je pense à eux, qui sont dans la douleur. Elle ne savait pas, avant, qu'être impuissante fait si mal.
Je lui dirai les mots bleus
qui sont comme un ciel heureux.
Je lui dirai les mots gris
qui sont épais de la pluie.
Et
toi, petit papillon bleu, va l'aider à tisser les plus belles des
ailes, à cette maman qui va quitter ses enfants. Elle doit avoir du
chagrin de les laisser. Dis lui comment tu es là, dans notre coeur,
comment tu portes ta ptite de tes ailes si fines.
Je te remercie, tu sais, et je t'embrasse tout doux, tout doux.
29 mars 2006
Aujourd'hui, ma fille...
Il y a tant d'années, nous fêterions seulement aujourd'hui ta majorité, ma fille ! 21 ans... tout un symbole pour nous, de l'autre génération... Te souviens-tu déjà combien tu pestais d'avoir besoin de mon autorisation écrite pour aller à la fac ? Tu étais une vraie mineure minorée par la loi, à 17 ans. Et tu n'as pas attendu un jour de plus que le fatidique 29 mars 2003 pour obtenir un chéquier ! Enfin libre ! Toi qui devais passer par mes souches pour payer ton loyer...
Les chats ne font pas des chiens, on me l'a si souvent dit pour nous signifier nos ressemblances. J'espère qu'elles ne t'encombrent pas autant que celles que l'on peut trouver entre ta grand-mère et moi, ce qui me donne des spasmes et de l'urticaire...
Ma fille... Ton prénom est celui d'une héroïne de Jules Vernes. Prénom que l'on retrouve dans tant de pays du monde ! Et qui te pesait un peu, plus jeune. Maintenant, dans ta cité HLM, il te sert parfois de passeport !
Le jour où j'ai senti que tu voulais franchir la première porte de ta vie à venir, j'ai planté un rosier. Je ne savais pas encore que tu serais de sexe féminin ; une intuition, peut-être ? Quoique, planter des choux.... Une femme enceinte de neuf mois, armée d'une pelle, traînant le sac de terreau et son ventre débordant.... Je devais être très grâcieuse....
C'est un homme sage-femme, le premier de France, qui fut présent pour te recueillir. Il avait tout d'abord pesté en apprenant que j'avais mangé avant de partir à l'hôpital. Il ne fallait pas. Oui, monsieur, je sais bien, mais, pour le précédent, vous m'avez nourri d'un seul minuscule goutte à goutte pendant deux jours et j'ai cru mourir de faim... alors j'ai mangé, avant de venir !
Mais quand tu es née ! Oh que tu étais belle ! Avec ton casque de cheveux bruns, tes yeux très grands ouverts, avant même qu'ils ne coupent le cordon ! J'avais mis trois semaines pour découvrir le regard de ton grand frère ! Et là, petit bout, te voilà, tes deux billes grandes ouvertes, baîllant à t'en décrocher la mâchoire, puis éternuant ! 3 kilos de vie toute remuante ! C'était merveilleux d'attendrissement, ce spectacle.
J'ai bien vite su que les bébés ne font pas cela en naissant, sauf s'ils ont des petits soucis... J'ai pleuré de ton absence de longues heures. Le temps qu'ils désobstruent tes poumons, ce que tu tentais de faire toi-même en baîllant...
Ta vitalité et ta vivacité se sont très vite manifestées. Tu ouvrais tes grands yeux et nous applaudissais, à quelques mois, quand nous venions voir si tu étais bien bordée. Quelle que soit l'heure ! J'en souris encore !
Tu étais déjà toujours prête à te rendre utile (comme ils doivent apprécier ta présence, dans ton association d'entraide !). En souvenir, voilà un de tes jolis mots d'enfants.
-- N..., tu peux me rendre un service ?
-- Oui, maman, mais je ne sais pas où ils sont rangés !
Ce soir, nous allons toutes les deux dans un très grand restaurant. Tu aimes toutes les saveurs, quelles soient de la vie ou à déguster. Ils t'auront préparé un dessert particulier, pour toi, ma gourmande fille.
Merci, merci d'avoir toqué à mon utérus, ce 29 mars 1985. Merci, depuis 21 ans, de faire que je sois si fière d'être ta mère.
Et pardonne moi, parce que je sais que tu as parfois souffert de ma rigidité !
28 mars 2006
Saison des décolletés
Sein droit ; tu as entendu ce qu'Elle a dit ? Non mais, c'est incroyable, ça !
Sein gauche ; tu veux dire quand Elle a dit "embryons" ? Tu devrais être habitué depuis le temps !
Sein droit ; ce n'est pas une raison ! Devant n'importe qui Elle nous affuble de ce mot ! Comment peux-tu le supporter ?
Sein gauche ; écoute, personnellement, je déteste l'été quand Elle
se croit obligée -par décence !- de nous mettre un soutien-truc qui me
serre. Sans compter ceux qui grattent ! Alors j'assume, oui ! La
liberté d'être libre ! Souviens toi, quand Elle était enceinte, et après, pendant les mois d'allaitement !
Sein droit ; pour sûr je m'en souviens ! Il a fallu à chaque fois changer toute la garde robe, Elle ne rentrait plus dans aucun chemisier. On était énormes ! Pfft !
Sein gauche ; et ça nous faisait mal quand Elle enlevait le soutien-truc ! Tandis que là, pas de problème, pas vrai ? On est libres, mon roudoudou, libres !
Sein droit ; évidemment, vu comme ça...
Elle ; alors les deux miniatures, on ronchonne ?
Seins ; ah non, Elle, n'en rajoutez pas une couche !
Elle ; une couche... de silicone ?
Seins ; quelle horreur, ah non, vous n'allez pas nous faire charcuter, Elle, je vous assure, on rigolait !
Elle ; mais non, mes chéris ! Vous m'imaginez avec le poitrail gonflé de deux boudins synthétiques ? Franchement !
Mains ; on préfèrerait pas nous non plus. Quand Elle a besoin de faire la prude on cache tout très facilement !
Oreilles ; ça nous rappelle une chanson de Brassens ! Vous savez, celle avec la feuille de vigne !
Elle ; je suis très contente de vous, c'est bien de s'aimer tel que l'on est.
Ego ; heureusement que vous le leur dites, Elle, parce que le plus souvent ils évitent de se regarder dans une glace.
Yeux ; n'importe quoi, Ego, on se voit très bien dans les miroirs ! Surtout quand Elle n'a pas ses lunettes. Elle aime bien quand c'est flou.
Ego ; c'est bien ce que je disais... si on veut bien m'écouter...
Pieds ; dites, on a bien entendu, Elle s'occupe de Seins ? C'est la chaleur ? Le soleil ? Parce que ça veut dire petites chaussures, Elle...
Elle ; mais oui, Pieds, je vous libère bientôt, pas de souci !
Pieds ; on disait ça pour la corne...il faudrait y penser...
Mollets ; hé, à nous aussi ! Je ne sais pas si Elle nous regarde avec ses lunettes, mais Elle devrait... ça pousse...
Elle, gros soupir ; d'accord, d'accord ! Demain ! C'est promis. Rasoir, râpe (...)
Peau ; on peut avoir un gommage, Elle ?
Visage ; et nous, un masque à l'argile !
Elle, énorme soupir ; tout ça ? Mais pourquoi faire, je vous le demande !
Ego ; et voilà comment Elle nous
sape le moral. C'est facile ! Croyez en vous, qu'il disait, l'autre,
dans ses livres ! Et voilà le résultat ! Pour ça, c'est facile de lire,
facile. Mais faudrait avancer un peu dans la pratique aussi !
En apparté ;
je vais manifester. Pas pour le même combat que d'autres menèrent,
leur soutien-truc en banderolles. Mais je leur dis "merci", à toutes
celles et ceux qui se sont battus pour que la place des femmes soit enfin reconnue.
Donc ;
il faut que ça marche ( les pieds, dans le cortège, bien sûr...)
27 mars 2006
Fondue pas des Alpes
Puisqu'il semblerait que je sois efficace pour les recettes de cuisine... cadeau !
Je l'ai dégustée la première fois dans
un restaurant ; mes amis avaient voulu m'en faire la surprise. Et
j'avais adoré ! Bien sûr, j'aime aussi les défis à cuisiner, et je n'ai pu
résister à l''envie de servir moi aussi une fondue chinoise. Il a fallu
tout d'abord trouver les petites écumoires, les épices "Saté" qui
rendent le bouillon diablement odorant et légèrement pimenté. Je n'ai
pas tenté l'exercice de la décoration des plats de service en dragon.
Si si, au restaurant, il y avait la tête aux yeux noirs girofle, la
crête aiguë, les écailles en navet et carottes, les ailes en poireaux
et les morceaux de viande cachés dessous.... Chez moi, le dragon était
peint dans l'assiette, plus simplement ! Mais j'ai été comme un peintre
qui crée sa palette de couleurs. 
Il
y avait les vermicelles chinois pré-cuits, très blanc, les morceaux de
poulet et de boeuf, les coquilles saint-Jacques, les Gambas
décortiquées, le chou Pe-Tsaï en lamelles. Et les rondelles fines de
carottes, pour la couleur et le grignotage !
Clouer le bec.
Vous m'avez cloué le bec. Alors qu'il pendait lamentablement. Une fracture du bec, vous rendez-vous compte ? Je ne pouvais plus articuler un mot. Cela m'est encore douloureux, mais vous m'avez redonné la parole.
En hommage à vous, qui avez enfoncé le clou. Consolidant la fracture. De vos mot à mot cautérisant.
En hommage à un forgeron chez qui mon ado-mouette de 17 ans a fait un petit stage. Et a fabriqué un clou.
En hommage à cette amie qui l'a trouvé beau. Tout simplement. Et a donné à son forgeron une diable de fierté.
En hommage à cet ami métallier, et qui a fabriqué un bouclier médiéval avec ce même ado.
En hommage à sa patience et à son goût de la connaissance transmise.
En hommage à un garçon que je ne connaîs pas, mais qui ne mange que des légumes (je ne sais pas pourquoi,mais ces animaux là me font moins peur !).

En hommage au printemps et à la douceur toulousaine, pour M.Pool, quelques fleurs de mon nid, qui est toujours prêt à accueillir de nouvelles plumes amies ...même en rasta !

26 mars 2006
Mon dernier défi ?
Comment poursuivre ? Poursuivre ce blog ? Ces "écrits" ? Après ceci...J'avoue avoir vacillé devant la comparaison au Docteur Mengele. J'avoue avoir eu la nausée. Ce sont les risques de l'écriture publique. Il me faut l'accepter. Je pensais les critiques ne touchant que les écrits, pas la personne. Mais ce n'est pas à mon texte que ces mots s'adressent, mais bien à moi, devenue tortionnaire. Je crois que j'ai besoin de vomir. Je ne vous en infligerai pas le spectacle.
(...) Quoi qu’il en soit, madame,
je peux vous certifier que je la reçois très clairement, l’image terrifiante
de ce «Herr Doctor Mengele » tortionnaire d’âmes, que vous nous présentez dans
ce miroir, tel qu’en vous-même, telle que vous affirmez vous percevoir…
Défi donc relevé…j’en atteste. (...)
Je la ressens très bien, cette peur et cette souffrance que vous avez appris
à infliger, à transmettre si bien… Mais, question : à qui tout cela est-il
véritablement destiné ? (...)
Mais la peur qui émane de
vous, Madame, est incomparable… je crois qu’elle provient d’une autre espèce de
mort, non pas celle qui menace le corps, mais bien celle qui s’en prend à l’âme
directement… (...)
Voilà, j’ai lu avec une
grande attention votre réponse, j’ai traversé jusqu’à son terme le cauchemar
nauséeux que vous aviez confectionné pour moi … et ce sera la seule
prouesse que j’accomplirai pour vous. Votre défi puissant, relevez-le, il est
vôtre.
Ou bien continuez d’échanger dans votre blog des recettes de cuisine gourmande
entre deux exercices littéraires sophistiqués. (...)
25 mars 2006
Ma faute exquise
Je t'entends. Quand tu te tais.
Tu peux secouer la tête, plisser ton front, fermer tes oreilles. Tu refuses de croire à ce sens interdit qui est le mien.
Je t'entends.
Derrière
tes phrases molles je sais tes mots au couteau. Et tes silences parlants et muets.
Derrière tes croyances que tu penses ancrées dans la
terre de tes ancêtres, je te vois. Ancêtres qui savaient le pourquoi des choses que l'on explique pas.
Tu as oublié. Ce que les vieux savaient,
eux. Que tout ne se parle pas, mais que tout peut s'entendre. Que les
silences sont si lourds que le violon allegro n'as plus de tempo. Juste un putain de silence qui raisonne en grosse caisse.
Je
t'entends, je te dis. Je le savais déjà, ce
que tu peines à me dire maintenant. Ce que tu ne veux me taire. Mais
que j'entends. Je le savais depuis longtemps. Tu veux des
preuves ? Maquignon tu es. Alors écoute moi.
Oui,
je vais te dire (.. (...)..) et j'entendais tes
pensées qui te grattaient comme gale.(.. (...)..) Tu paraîs si surpris ! Innocent de village. C'est bien la seule trace de tes origines paysannes.
Tu
es jaloux. Profondément et viscéralement jaloux. De ma vie dont tu sais les
parenthèses. Tu voudrais partir. De peur de me
perdre.
Mais tu souffres. De ma vie sans toi. De mes
yeux cernés. De mes soirées partagées. Tu souffres de ne pas m'avoir,
repliée dans une petite boîte dont toi seul aurais la clé. Tu
souffres et t'en veux d'être ainsi. Jaloux. Et tu as honte de tes
pensées si égoïstes, et de ma solitude. Tu as honte de savoir qu'eux, si jeunes, me
protègent. Parce que tu ne le feras pas. Ta place est celle de
l'absent. Tu souffres de me savoir en silence. Si discrète.
Tu es ma faute exquise, ma
morale à l'envers.
Alors
oui, tu as raison. Oublie-moi, si tu le peux. Quitte-moi, si tu le peux.
Je ne te mentirai jamais.
Tu es le mensonge incarné, en plateau de mes vérités avouées.
Je
te le répète. Je partirai un jour. Malgré toi, malgré moi.
Dans les bras de l'amour croisé.
Dans les bras de cet homme encore inconnu dont tu es infiniment jaloux.
Et qui te blesse d'être dans mon avenir.
24 mars 2006
Défi n° 16) _ Cualli Tonalli _
Cualli -qui n'a pas de blog-, et n'est pas un troll malicieux, me confia ce défi ;
"(...) je te soumets ce petit défi en deux étapes préliminaires à l'amitié :
D’abord, il faut ouvrir son cœur tout grand et lire les trois phrases qui suivent, c'est important :
1) Cualli n'est absolument pas un troll.
2) C'est juste un homme, batailleur s’il le faut, drôle quand il peut… au cœur sensible, toujours… parfait, jamais.
3)
Cualli ami de Mouette également, bien sûr, de toutes les mouettes, de
tous les gens de la terre, de la musique et de la poésie qui sauvent
tout. Je pense que les trolls existent, effectivement... en fait ce
serait des gens comme nous si leurs motivations profondes hélas, ne les
conduisaient pas toujours à détruire tout.
La deuxième étape :
Tu dois te définir en trois phrases, telle qu’en toi-même tu te perçois…"
Elle
était là, comme un poisson éventré proprement. Nettoyée des déchets. De
ses mains gantées le Docteur Mouette sortit la masse de la cage
thoracique. Juste quelques centimètres, pour y travailler plus à son
aise. Cela le faisait toujours rire, ce petit cœur qui bougeait comme
un pois sauteur, de ceux que l’on jardinait, grâce à Pif gadget.
Maintenant il cultivait dans ses mains gantées le cœur des autres.
Un
troll de plus à sa collection ! Oui, un troll, c’est ainsi qu’il
appelait les cœurs ! Mais il évitait de le dire à l’équipe du bloc, ils
le prendrait pour un fou. Il ne l’était pas, il trouvait juste de la
poésie dans les organes. Le peau-ète chirurgien s'était pris d'amitié pour les coeurs cachés de ses frères humains. .
L’opération était
toujours très longue, il travaillait mécaniquement, laissait les
pensées le distraire de la pression. Artérielle. Il parlait au troll,
lui racontait son origine. Tiens, celui là s’appellerait Cualli !
Sais-tu Cualli, que tu fus symbole des forces de la Nature ? Comme un
Titan ! Oh, pas un Titan très solide en ce moment, mais quelle force,
quand même ! D’ailleurs, c’est la première chose que l’on entend dans
le ventre de la mère. Le cœur ! Rapide et vif, brave soldat batailleur,
mais prêt à jouer des tours aussi ! Quand il est amoureux,
surtout ! Cualli, tu es un troll, mais tu ne fais plus peur à personne…
tu es même devenu "drôle" en français !
Mais oui, ptit ami,
raccroche-toi à ça au lieu de te boucher les artères de ta vie. Tu ne vas quand
même pas te taire ? Tiens, je te raconte l’histoire des trolls des
villes, d’accord ? Ce sont les gargouilles ! trolls urbains qui
vivent avec les gouttières, canalisant l'eau par leurs oreilles et la
rejetant par la bouche, qu'elles ne peuvent pas fermer. Donc, tu ne
fermes pas tes artères, s’il te plaît. Je veux t’entendre encore. Tu es
drôle, et fort ! Et le siège des passions, pour beaucoup ! D’ailleurs
tu joues des tours étranges à ceux qui te croient centre de l’amour.
Sais-tu que cela existe vraiment, un chagrin d’amour qui brise le cœur
? Mais oui ! Le coeur se fracture. On en meurt parfois, je l'ai vu.
Non, ne rigole pas, tiens toi tranquille, je suis en train de te fabriquer une jolie déviation, tes soubresauts me gênent.
Si
tu savais combien j’en ai croisé des trolls ! Tous avec quelque chose
de guingois, comme toi. A part dans les bouquins je n’en ai jamais vu
de parfait. Jamais ! Et toujours tout nus. L’érotisme du cœur-troll
serait d’être en pyjama ! A rayures. Pfffft ! Il faut que j’arrête de
rire, ça fait glisser mon masque.
Bon, je t’explique quand même ce
que je viens de te faire, Cualli ! Écoute moi bien. J’ai pris les deux
cornes bouchées que tu avais en haut de ta tête et je les ai raccordées
à la queue que tu as plus bas. On appelle ça un pontage. Double. Les
cornes et la queue... tu comprends mieux pourquoi tu es un troll ?
Voilà, le sang circule. Écoute la musique qui gargouille en toi !
Écoute bien, elle te sauve. Elle est la vie.
Quand tu seras las de
battre trop mécaniquement, pense à cette seconde là, où les graves ont fait
résonner - et raisonner je l'espère - ton âme étriquée. Mais oui,
tu as une âme, pourquoi non ?
N’oublie jamais. La poésie - même
trollesque -, la musique - même en cadence régulière - , et la terre
- qui te porte. Cela te sauvera de l’asphyxie. Ceux qui l’oublient
détruisent tout. Tout, car ils tuent la seule chose qui soit vraie.
La vie, tout simplement.
Allez Cualli, je te re-dépose, bonne route à toi.
Le docteur Mouette enleva ses gants. Son masque. Dans la salle où il se lavait il se regarda dans la glace.
Une simple mouette... comme il aurait aimé être cet oiseau là !
Pour sa liberté de jouir du vent. Lui qui était si raisonnable.
Pour sa liberté de changer de nid au gré de sa vie. Lui qui était si responsable.
Le docteur Mouette ferma les yeux pour mieux se voir.
Il aurait aimé être Docteur Mouette Rieuse, Troll Mouette Rieuse.
Lui qui se racontait des histoires que nul n’entendait. Il aurait aimé les vivre.
Et franchir de ses ailes grises le Mur de Pan aux légendes à créer.
Peau galline
L'air tiède glissait sur le duvet de ses bras. Elle frissonnait. D'autres pensaient qu'elle avait froid. Comme d'habitude. Ils ne savaient pas, bien sûr, comment auraient-ils pu savoir ?
(...) L'enfant courait dans le pré. Sur la tige de l'herbe vivace, une tache de sang noircissait. (...)
Que sa peau qui se muait en chair granuleuse la protégeait de leur contact. Qu'elle n'avait que cela pour les fuir. Que ce n'était que ce mal récurrent qui lui vrillait jusqu'à la peau, en surface. Sa rage aiguë du nerf de vie qui la lançait, sans crier gare.
(...) Les yeux mi-clos, il nageait. Des coraux orangés affleurait la murène. (...)
Cette douleur exquise qui broyait tout, coquille aux éclats coupants.
Ils ne regardaient que son iris. Ne savaient-ils pas que leur reflet y était un leurre ? Miroir qu'ils pensaient sans tain. Mais elle ne les voyait pas. Le mal l'occupait toute entière.
(...) Le ciel était toujours si lisse. Le soleil irradiait, son ventre gonflait de la famine (...)
Plissé soleil des yeux, dents dévoilées du rire, tête penchée, elle souriait. Elle était là. D'autres la voyaient, la caressaient même, parfois. Si absente et vide, comme livre aux pages blanchies. Eclatée et rongée par ce mal vicieux. Qui lui volait sa vie en écartelant ses pensées.
(...) Il regarda la parcelle. S'apprêta à effriter la terre aux mottes dures et desséchées (...)
Elle vomissait alors, en paroles si douces, les mots qu'ils attendaient. Elle riait, s'émerveillait de leur candeur.
Ainsi donc leurs paupières ouvertes les rendaient aveugles ?
Ainsi donc ils n'entendaient que la musique, pas les mots du compositeur ?
Ils aimaient ce qu'elle n'était pas.
(...) Il déposa les graines avec un sourire, et s'en fut sereinement. La nature ferait ce qu'elle doit faire.
